Alimentation durable : quelles agricultures et quels choix alimentaires ?

MICHEL DURU (MEMBRE DU COMITÉ D’EXPERTS SIGA)

Alimentation durable : de quoi s’agit-il ?

Selon la FAO, l’alimentation durable contribue à la sécurité alimentaire et nutritionnelle ainsi qu’à une vie saine pour les générations présentes et futures. Elle a de faibles impacts sur l’environnement et contribue à protéger la biodiversité et les écosystèmes. L’alimentation durable est aussi culturellement acceptable, économiquement équitable et abordable.

L’agriculture et l’élevage, qui ont certes des impacts importants sur l’environnement (émissions de gaz à effet de serre, pollutions….), peuvent rendre cependant des services à la société  s’ils participent à la régulation du climat par séquestration du carbone dans les sols, à l’amélioration de la qualité de l’eau, ou à l’élaboration de produits à forte valeur santé.

Les céréales, un des piliers de l'agriculture française

Nous en distinguons plusieurs types selon:

  • la nature des intrants: de synthèse (engrais, pesticides) exogènes à l’exploitation agricole, versus services fournis par la biodiversité (apport d’azote par les légumineuses par exemple); on parle alors d’agriculture agroécologique.
  • le lien au marché et au territoire: produits standards vendus au cours des marchés mondiaux versus produits dont l’origine présente des avantages pour l’environnement et/ou la santé; on parle alors d’agriculture territorialisées basées sur les principes de l’économie circulaire.

Diversité des agricultures

En croisant ces deux dimensions, on peut identifier trois types d’agriculture emblématiques et les évaluer selon leurs impacts sur l’environnement et les services qu’elles fournissent à la société.

L'alimentation durable par une agriculture manuelle

Agriculture raisonnée

Pour les cultures, la forme d’agriculture la plus courante, appelée « agriculture raisonnée », ne repose que sur un nombre limité de cultures et utilise engrais et pesticides de synthèse. Elle vise la réduction de leurs impacts par le principe du « bon produit au bon endroit, au bon moment et à la bonne dose ». 

Agriculture biologique (AB)

L’agriculture biologique (AB) pour laquelle les engrais et pesticides de synthèse sont interdits repose le plus souvent la diversification des cultures et l’introduction des légumineuses (15% des exploitations en grande culture sont en AB). Si les rendements sont moindres et les émissions de gaz à effet de serre par kg de produit sont parfois plus importantes, l’AB porte moins atteinte à la biodiversité et présente bien moins de risque de toxicité pour les humains que l’agriculture raisonnée. 

Agriculture de conservation des sols

L’agriculture « de conservation des sols » (4% des exploitations agricoles) est une autre forme d’agriculture agroécologique qui repose sur la diversité des cultures, la couverture permanente du sol et la forte réduction du travail du sol. Les pesticides et engrais de synthèse ne sont pas interdits, mais la possibilité de réduire leur utilisation augmente au fur et à mesure que la santé du sol s’améliore par des apports conséquents de matières organiques. Ce type d’agriculture permet des rendements similaires à l’agriculture raisonnée, avec des services apportés à la société bien plus importants.

Alimentation durable : une diversité des élevages

L'élevage des vaches, une piste de l'alimentation durable ?

La même analyse peut être faite pour l’élevage, qu’il s’agisse de vaches, porcs, volailles, qui utilise plus de la moitié de la surface agricole utile. Encore très dépendant des importations de soja issues de la déforestation, l’élevage émet plus des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture (méthane, protoxyde d’azote).

D’autre part, la consommation de produits animaux, qui excède pour la viande les recommandations alimentaires, correspond aussi à plus des 2/3 des émissions de gaz à effet de serre de notre alimentation.

Comme pour les cultures, on peut identifier 3 types d’élevage

L’élevage intensif

La forme la plus courante correspond à des élevages spécialisés souvent très intensifs. La réduction des impacts est recherchée par l’amélioration des conditions d’élevage et la rationalisation de l’alimentation. 

L’élevage biologique

L’élevage biologique repose sur la recherche d’une autonomie en protéines ainsi qu’un lien au sol important (nombre de jours de pâturage minimal pour les vaches, accès à des parcours pour les porcs et les volailles). Les élevages herbagers maximisant l’utilisation des prairies sont aussi une forme d’agriculture agroécologique. Le bio et l’élevage herbager représentent respectivement 2,5 et 30% de la production laitière. Si la production laitière par vache est moindre que pour les élevages intensifs spécialisés, les émissions de gaz à effet de serre par kg de lait sont équivalentes. Par contre, les services rendus à la société sont bien supérieurs : utilisation des prairies par les vaches, consommation par les porcs et les volailles des co-produits des industries agroalimentaires. L’alimentation de ces animaux (15% environ actuellement) n’entre alors pas en compétition avec la nôtre.

Bleu Blanc Coeur

La filière Bleu Blanc Coeur repose sur un apport de lin extrudé aux animaux, ce qui permet de mettre en marché des produits à potentiel santé car à teneur garantie en omega 3, un acide gras indispensable à notre santé, dont 95% d’entre nous sommes déficitaires. Encourageant l’arrêt du soja OGM importé en le remplaçant par des légumineuses à graine cultivées en France, cette filière contribue aussi à un cercle vertueux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et améliorer la fertilité du sol et la santé animale, même si cela n’exclut pas pour autant l’utilisation d’intrants de synthèse. Elle représente 2 à 8% des parts de marché selon les produits animaux.

Les formes d’agriculture et d’élevage qui fournissent des services à la société pour une alimentation durable

Le futur de l'élevage pour une alimentation durable

En agriculture comme en élevage, il existe tout un continuum entre les trois situations emblématiques décrites, tout comme des situations hybrides. Ainsi, certains élevages de la filière Bleu Blanc Coeur sont aussi bio. Des pistes sont prometteuses pour développer l’agriculture de conservation des sols en bio. En outre, pour chacun des types d’agriculture, il est possible de contribuer à la fourniture d’énergie renouvelable sous forme de méthane, en utilisant soit des cultures intermédiaires entre deux cultures de rente, soit les déjections animales, bien qu’actuellement, seules 600 exploitations aient développé cette pratique. Rappelons aussi qu’une partie des produits agricoles sont importés, notamment pour fabriquer des produits ultratransformés, et que le standard de ces produits importés est parfois beaucoup moins bon que celui de l’agriculture conventionnelle française.

L’agriculture biologique, l’agriculture de conservation des sols et la filière Bleu Blanc Coeur se distinguent de l’agriculture « conventionnelle raisonnée » par la supériorité des services qu’elles rendent à la société. Cette raison justifie la meilleure rémunération de ces produits soit par des aides publiques, soit par une supériorité du prix de vente. Actuellement, les prix supérieurs des produits AB et Bleu Blanc Coeur permettent de mieux rémunérer les agriculteurs, contrairement à l’agriculture de conservation des sols. 

L’agriculture biologique est un modèle dont la légitimité s’inscrit dans le champ sociétal. C’est une référence pour de nombreux consommateurs et elle est soutenue par les collectivités territoriales qui cherchent à la développer, pour résoudre un problème de qualité de l’eau, de pulvérisation de pesticides à côté des habitations ou pour fournir leur restauration collective en produits de qualité. L’agriculture de conservation construit sa légitimité dans le champ professionnel, mais cherche maintenant à démarquer ses produits en communiquant sur les pratiques auprès des consommateurs afin d’obtenir une juste plus-value qui n’existe pas aujourd’hui. La filière Bleu Blanc cœur bénéficie, elle, des deux types de légitimité, professionnelle et sociétale.

Le rôle du consommateur

Malheureusement les formes d’agriculture et d’élevage agroécologiques (AB, agriculture de conservation des sols et filière Bleu Blanc Coeur) représentent actuellement des formes minoritaires en termes de volumes de produits et de nombre d’exploitations agricoles. Mais la reconnaissance de la réduction des impacts environnementaux qu’elles permettent sur la biodiversité et des avantages qu’elles présentent pour la santé des écosystèmes et des humains, chacune certes à des degrés divers, ne peut qu’amener à les soutenir, et à les faire progresser pour augmenter les services fournis en élargissant la gamme des pratiques  mises en oeuvre pour aller vers des agricultures régénératives. Le consommateur a un rôle important à jouer en privilégiant les produits issus de ces formes d’agricultures agroécologiques, ancrés dans les territoires.

 

Références

  1. Duru M, Therond O, Estrade JR, Richard G. 2017. Caractériser la diversité des formes d’agriculture : au delà de l’opposition entre bio et conventionnel
  2. Duru M, Sarthou JP, Therond O. 2019. Analyse de modèles d’agriculture au prisme de la «santé unique»
  3. Fleury, P., Chazoule, C., & Peigné, J. (2014). Ruptures et transversalités entre agriculture biologique et agriculture de conservation. Économie Rurale, (339-340), 95–112.

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