Réduire sa consommation d’aliments ultra-transformés a déjà un impact positif énorme sur la planète

Anthony FARDET (membre du Comité d’Experts Siga)

Comment choisir simplement ses aliments pour l’impact environnemental le plus faible ? La question est aujourd’hui fondamentale : on ne peut plus consommer pour sa seule santé, mais aussi en même temps pour celle de la planète. Heureusement, les deux sont compatibles quand on adopte une approche holistique.

Dans une démarche inductive (du réel vers la théorie) partant du terrain et des données scientifiques publiées il apparait que la relation santé globale-alimentation (« One health approach » ou « Santé globale » pour l’homme, les animaux et l’environnement) est gouvernée par trois dimensions irréductibles, interconnectées et inclusives [1], et que, selon le curseur sur chacune de ces dimensions le régime alimentaire d’une région ou d’un pays est plus ou moins protecteurs de la santé globale : le ratio produits végétaux/animaux (Végétal : maximum 15% de calories quotidiennes d’origine animale/jour, soit environ 2-3 portions de produits animaux/jour), le degré de transformation (Vrai : maximum 15% de calories quotidiennes d’origine ultra-transformées/jour, soit environ 1-2 portions de produits ultra-transformés/jour), et la diversité alimentaire (Varié dans les vrais aliments, si possible bio, local et/ou de saison) (Figure 1) [2]. Nous avons appelé ces trois dimensions génériques la règle des 3VBLS.

Figure 1. L’interconnexion de la règle générique et holistique des 3VBLS (d’après Fardet & Rock, 2020 [2])

Pour dire les choses autrement, en végétalisant son assiette, en réduisant les aliments ultra-transformés et en variant davantage les vrais aliments (et quand c’est possible essayer de consommer le plus local, de saison et/ou bio) est suffisant à savoir pour consommer bon pour soi et la planète. Ainsi, en adoptant une approche globale, les choix sont finalement assez simples.

Cet été (août-septembre), trois papiers scientifiques sont parus quasiment en même temps sur le même thème avec des analyses complémentaires sur les liens entre les aliments ultra-transformés, la transition alimentaire [3] et la dégradation des systèmes alimentaires [4, 5]. Ces trois analyses indépendantes font échos au guide alimentaire brésiliens de 2014 dans lequel il est fait mention de liens potentiels entre une consommation excessive d’aliments ultra-transformés sur la planète et la perte de durabilité en termes de santé humaine, de socio-économie, de traditions culinaires et d’environnement [6]. C’est ce que nous avons en effet voulu vérifier en essayant de reconstituer les liens entre ces aliments et les différentes dimensions de la durabilité des systèmes alimentaires dans une perspective la plus holistique possible [4]. Sur la Figure 2 sont représentées les six principales dimensions de la durabilité (Figure 2).

Figure 2. Les six dimensions de la durabilité

Outre une santé durable, à savoir vivre longtemps en bonne santé, une dimension abordée aujourd’hui dans plus de 70 études épidémiologiques sur les liens entre aliments ultra-transformés et maladies chroniques [7-12], les autres dimensions n’ont été que peu étudiées en relation avec les aliments ultra-transformés, et méritent donc qu’on s’y attarde :

Ainsi, sur la Figure 3, à partir des données scientifiques publiées, ont été reconstitués les liens avec les autres dimensions [4]. En premier lieu, les ingrédients utilisés pour fabriquer les aliments ultra-transformés sont issus d’une agriculture et d’un élevage conventionnels intensifs associés à une perte de diversité génétique, à la dégradation de l’environnement (émissions de gaz à effet de serre, déforestation et pollution par les plastiques des emballages, les engrais de synthèse et les pesticides) et à la souffrance/maltraitance animale.

En outre, ces aliments sont produits en masse à très bas coûts. Ils sont souvent moins chers que certains produits locaux dans les pays émergents ou en développement, amenant à la disparition des petits producteurs ou paysans qui vont alimenter les bidonvilles des grandes mégalopoles dans ces pays. Les ingrédients extraits de quelques aliments bruts sur la planète par cracking (blé, maïs, riz, soja, pois, pomme de terre, minerais de viande, lait, œuf et certains fruits) sont ensuite disséminés sur la planète puis recombinés entre eux avec des additifs pour fabriquer les aliments ultra-transformés dans de nouvelles matrices artificialisées. Pas besoin d’avoir fait d’études pour comprendre que ce processus est beaucoup plus couteux en énergie (et donc en émission de gaz à effet de serre) que de prendre un aliment local et de le transformer minimalement chez soi.

Ensuite, en se substituant aux vrais aliments, ils détournent les plus jeunes (par des campagnes marketing très élaborées et agressives) de leurs traditions culinaires qui leur paraissent fades et pas assez modernes, suggérant une disparition progressive de ces traditions ancestrales (comme les régimes Okinawa ou méditerranéen dans lesquels la part d’aliments ultra-transformés augmente). Conçus pour être très pratiques (très souvent en portions individualisés) ils peuvent se consommer à tout moment, seul devant un écran, en déplacement, sur le pouce, etc., si bien qu’il n’est plus rare de voir dans une famille chacun manger dans son coin, et à des heures différentes, son repas ultra-transformé : fractionnement des aliments et de la vie sociale semblent liés ? Outre le fractionnement des matrices, ces aliments ont donc aussi fractionné l’acte de cuisiner et du partage du repas en groupes. Par ailleurs, étant des calories très bon marché, ils sont davantage consommés par les plus défavorisés, qui sont d’ailleurs les plus à risque d’obésité et de diabète de type 2.

Figure 3. Reconstitution des liens entre une consommation croissante et massive des aliments ultra-transformés sur la planète et la durabilité des systèmes alimentaires (d’après Fardet & Rock, 2020 [4])

Il est bon aussi de rappeler qu’une alimentation de qualité devrait répondre en théorie aux sécurités alimentaire (des aliments accessibles pour tous), sanitaire (des aliments sûrs sur le plan toxicologique), nutritionnelle/santé (des aliments qui ne nous rendent pas malades : maladies chroniques et de déficience) et environnementale (une production alimentaire qui préservent la durabilité des systèmes alimentaires) (Figure 3). Si les aliments ultra-transformés répondent aux deux premières sécurités en fournissant des calories bon marché à tous et exempts de risques sanitaires, ils ont négligé les sécurités nutritionnelle/santé et environnementale. L’enjeu aujourd’hui pour la transformation alimentaire est donc de combiner les quatre sécurités : pour remplir les deux dernières il suffit de limiter sa consommation d’aliments ultra-transformés et de revenir à de vrais aliments aux matrices davantage préservées.

En effet, comme évoqué sur la Figure 3, plus les aliments ultra-transformés seront consommés massivement sur la planète, plus les sécurités « nutritionnelle/santé » et « environnementale » seront dégradées. Enfin, comme ces aliments nous poussent à consommer plus que de raison et rendent la population mondiale de plus en plus obèse, rien qu’en diminuant d’environ 20% notre apport calorique par ces seuls aliments, sans avoir besoin de les remplacer par d’autres aliments, on a déjà un impact environnemental significatif : il a ainsi été estimé que l’obésité correspondrait à environ 1,6% des émissions de gaz à effet de serre sur la planète, soit environ 700 mégatonnes/an d’équivalents CO2 [13]…

Donc, en tendant vers les 3V et en choisissant aux maximum des vrais aliments non ultra-transformés, vous agirez positivement pour la planète. Le tout sans vous « prendre la tête » ! L’environnement est déjà inclus dans le concept d’aliment ultra-transformation car c’est un indicateur holistique de la dégradation des systèmes alimentaires. Si en plus vous favorisez, dans la mesure du possible, le « local », le « de saison » et/ou le « bio », c’est le jackpot du « manger durable » !

References

  1. Fardet, A. and E. Rock, Reductionist nutrition research has meaning only within the framework of holistic thinking. Advances in Nutrition, 2018. 9(6): p. 655–670.
  2. Fardet, A. and E. Rock, How to protect both health and food system sustainability? A holistic ‘global health’-based approach via the 3V rule proposal. Public Health Nutrition, 2020. 23(16): p. 3028-3044
  3. Baker, P., et al., Ultra-processed foods and the nutrition transition: Global, regional and national trends, food systems transformations and political economy drivers. Obesity Reviews, 2020. DOI: 10.1111/obr.13126.
  4. Fardet, A. and E. Rock, Ultra-processed foods and food system sustainability: what are the links? Sustainability, 2020. 12(15): 6280.
  5. Seferidi, P., et al., The neglected environmental impacts of ultra-processed foods. The Lancet Planetary Health, 2020. 4(10): p. e437-e438.
  6. Ministry of Health of Brazil, Secretariat of Health Care, Primary Health Care Department, Dietary guidelines for the Brazilian population, Editora Senac, Eduardo Alves Melo, Editor. 2014, Ministry of Health of Brazil: São Paulo. 80 pages.
  7. FAO, et al., Ultra-processed foods, diet quality, and health using the NOVA classification system. 2019: Rome, Italy.
  8. Pagliai, G., et al., Consumption of ultra-processed foods and health status: a systematic review and meta-analysis. British Journal of Nutrition, 2020: DOI: 10.1017/S0007114520002688.
  9. Askari, M., et al., Ultra-processed food and the risk of overweight and obesity: a systematic review and meta-analysis of observational studies. International Journal of Obesity, 2020. 44(10): p. 2080-2091.
  10. Lane, M.M., et al., Ultraprocessed food and chronic noncommunicable diseases: A systematic review and meta-analysis of 43 observational studies. Obesity Reviews, 2020. n/a(n/a).
  11. Elizabeth, L., et al., Ultra-Processed Foods and Health Outcomes: A Narrative Review. Nutrients, 2020. 12(7): 1955.
  12. Fardet, A. and E. Rock, Ultra-processed foods: a new holistic paradigm? Trends in Food Science & Technology, 2019. 93: p. 174-184.
  13. Magkos, F., et al., The Environmental Foodprint of Obesity. Obesity, 2020. 28(1): p. 73-79.
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